La Fresque du Climat, adoptée par plus de 1,2 million de participants à travers 156 pays, s’impose comme un outil incontournable dans la lutte contre le changement climatique. Chez Spirale, nous l’avons expérimenté, et certains d’entre nous en sont même devenus animateurs.

Cet atelier interactif de trois heures, qui réunit une dizaine de participants, utilise 42 cartes pour mettre en lumière les liens complexes entre les activités humaines, les impacts sur l’équilibre climatique et les conséquences sociales des bouleversements induits. Mais, tout pédagogique qu’il soit, l’approche de cet atelier montre ses limites.

Pour agir, comprendre les mécanismes physiques suffit-il ?

Les ambitions de la fresque sont de permettre « à chacun de comprendre le fonctionnement, l’ampleur et la complexité des enjeux liés aux dérèglements climatiques », ou encore de « faire basculer le monde dans la transition ». Pour cela, l’outil postule une hypothèse simple : « pour agir, il faut comprendre ». Mais comprendre quoi ?

Comprendre les rapports entre des mécanismes physiques comme le réchauffement global de l’atmosphère ou l’acidification des océans, c’est le parti pris de la fresque. C’est ce qu’elle fait de mieux et cela devrait d’ailleurs se retrouver directement dans son slogan. Ça serait plus clair ! Et dans une France où 37% (!) de la population pense qu’il n’y a pas de réchauffement climatique, ou qu’il n’est pas d’origine humaine, on reconnait sans mal que cela reste un discours très pertinent.

Mais si la fresque du climat excelle dans l’explication de phénomènes physiques, elle fait l’impasse sur la plupart des mécanismes sociaux et politiques sous-jacents au réchauffement climatique. En se concentrant sur les conséquences environnementales, elle en néglige les causes politiques profondes, les réduisant à une seule carte nommée « activités humaines ».

L’outil échoue alors dans son objectif de faire comprendre la crise climatique. Car considérer les activités humaines comme un simple point de départ sans en explorer le fonctionnement ni même en nommer les ressorts empêche forcément de comprendre l’entièreté du sujet. Les mécanismes politiques et sociaux liés à la crise climatique sont pourtant au moins aussi complexes que ceux des impacts environnementaux, et requièrent un développement approfondi pour pouvoir être compris.

Voilà donc les limites et les impensés de la fresque du climat.

On pourrait rétorquer que l’exercice inclut un temps d’échange et de débat, et qu’il est possible pour les participants d’évoquer plus en détail les causes politiques du changement climatique. Mais en sortie d’un atelier qui ne parle que de physique des flux d’air ou de chimie des sols, comment prendre la posture politique qui s’impose ?

Ce discours marketing de la Fresque du Climat apparait comme naïf, presque comme une forme de complaisance. En reléguant la question politique, la fresque consolide l’ignorance autour des causes politiques du réchauffement climatique et l’idée qu’il suffit de faire de la gestion des émissions de gaz à effet de serre pour sauver le monde.

Pour agir, comprendre les causes politiques suffit-il ?

Les mesures de réduction de l’impact environnemental sont vaines si de nouveaux impacts viennent les compenser et gonfler la facture climatique en favorisant le développement d’autres activités polluantes. C’est précisément cette logique systémique de croissance de la production, et donc des impacts environnementaux, qu’il est primordial de comprendre afin de pouvoir agir efficacement.

Le réchauffement climatique est causé par un certain type d’activité humaine, pas toutes les activités humaines. Celles des pêcheurs burundais et des paysans creusois ne sont pas particulièrement problématiques du point de vue du climat. En réalité, l’une des activités en cause est celle qui organise le travail sous la forme industrielle la plus intense possible dans le but de faire du profit.

Cette recherche de profit ne provient pas (que) de la cupidité de ceux qui possèdent les moyens de production. Il serait trompeur de tout faire reposer sur « les méchants capitalistes », car la solution serait alors toute trouvée : il suffirait de les éduquer. Faisons en des citoyens moraux et responsables, et le problème serait réglé !

Non, le problème est que cette recherche de profit, qui permet les investissements futurs, est vitale pour toute entreprise. La concurrence féroce que se livrent les capitalistes entre eux les incite à toujours maximiser leurs profits, afin de dominer, d’absorber ou de détruire celle-là qui faiblira. Et pour couronner le tout, dégager un peu de profit ne suffit pas. De nombreuses entreprises sont détruites chaque année alors qu’elles génèrent du bénéfice : il faut en faire le plus possible ! C’est notamment ce qui fait du capitalisme un prodigieux système de développement des forces productives ET une machine à exploiter, briser et polluer.

Les causes au réchauffement climatique sont nombreuses et nous ne faisons qu’effleurer légèrement le sujet. Mais une ouverture vers les causes racines nous semble essentielle, qu’elles soient évidentes comme la responsabilité du mode de production industriel et capitaliste, ou encore inexplorées (car nous n’avons pas réponse à tout, loin de là).

Une autre fresque du climat est-elle possible ? Certainement ! Une telle fresque devra explorer au maximum tous les aspects sociaux et politiques de cette fameuse carte « activités humaines ». Elle pourrait ainsi se chainer avec la Fresque du Climat originelle, en se positionnant en amont.

Pour agir, comprendre suffit-il ?

Au delà de dessiner une fresque retraçant des liens politiques et sociaux amenant au réchauffement climatique que l’on connait, nous pensons qu’il est également pertinent de s’intéresser à l’incapacité de notre système à diminuer les impacts environnementaux.

Vous avez certainement entendu parler de la stupeur de Jean Jouzel face au patron de Total Energie. Ce dernier, parfaitement conscient de la catastrophe, affirmait entre les lignes qu’il n’en ferait rien. On voit donc bien que la compréhension du problème, qu’elle soit de science dure ou de science politique, n’est pas suffisante, bien qu’elle soit un élément nécessaire à l’action.

Comprendre les causes politiques du réchauffement climatique permet d’expliquer l’impossibilité de son atténuation dans le contexte capitaliste. Cela redirige l’action, non pas directement vers la “gestion” du climat, mais vers l’élaboration d’un modèle de production qui permettra in fine d’atténuer le réchauffement climatique.

C’est cette situation arcboutée que nous souhaitons mettre en évidence.

Une Fresque Politique du Climat

Notre raison d’être chez Spirale est de démontrer que des alternatives radicales sont possibles. Ainsi, notre volonté ici n’est pas de diviser autour du sujet de la fresque, mais au contraire de rassembler autour d’une fresque alternative. Nous lançons un appel à participations pour une fresque politique du climat. Sa conception doit être collective, intégrant la richesse des mouvements sociaux impliqués. Envoyez-nous un message, et ensemble, organisons un atelier collaboratif sur le sujet.

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